1-A VOIE DE RENNES A CORSEUL

1-A 

Voie de Rennes à Corseul

(CONDATE - FANUM MARTIS)

          

     La cité de Fanum Martis figure à la fois sur la Table de Peutinger et sur l’Itinéraire d’Antonin. On trouve également Reginea? ou Reginca? sur la table. L’existence de la voie qui y conduisait est donc certifiée. 

              

peutinger

extrait de la table de Peutinger, Rennes Corseul (Fanum Martis)

itineraire.jpg

           extrait de l'Itinéraire d'Antonin

       Située sur le site de l’actuelle Corseul, dont le nom correspond au peuple gaulois des Coriosolites, Fanum Martis entre dans l’histoire en 57 avant notre ère. Citée une première fois par Jules César dans son ouvrage, la Guerre des Gaules, c’est aux environs de l’an 10 de notre ère qu’elle supplante Alet, l’ancienne capitale, détruite par un incendie volontaire (voir voie 1-B).

        Les Romains vont alors faire de Corseul une pure cité romaine, centre important de commerce et d’échanges du fait de sa situation stratégique au carrefour de cinq voies. Ils lui ouvrent un accès vers la mer, au port de Taden, au fond de l’estuaire de la Rance. A son apogée, la ville comptera jusqu’à 10 000 habitants, et des fouilles récentes ont mis à jour des villas, le forum, les thermes publics et des temples, qui attestent de la richesse de la cité. Le célèbre temple du Haut-Bécherel, érigé à la fin du premier siècle, donnera son nom à la ville, le Temple de Mars.

 

 

 

Corseul - le Fanum Martis

 

Fanum martis 1

vue ancienne du temple de Mars

        Des fouilles exécutées au XIXème siècle montrent qu’il s’agissait de la cella d’un grand temple étendu sur plus d’un hectare, datant du Ier siècle de notre ère et qui fut utilisé jusqu’à la fin du IIIème siècle. Cette cella de forme octogonale donnait sur une cour entourée d’une galerie, sur trois côtés. L’emprise du monument était de 90 m sur 80 mVers la fin du IVème siècle, Alet, mieux placée sur la mer, retrouve sa puissance et Corseul est progressivement abandonnée par les Romains. Cette dernière sera rasée lors des invasions barbares et tombera dans l’oubli.

        La voie qui joignait Condate à la capitale Coriosolite devait sortir de Rennes par la Porte Mordelaise en même temps que la voie allant vers Alet. Elle passait entre les rues de Dinan et de Saint-Malo et traversait ensuite la rivière l’Ille au Pont Saint-Martin (1).

        Des fouilles menées en 2007 par l'INRAP (2) viennent de mettre à jour à Rennes, à 1,50 m de profondeur sous le site du couvent des Jacobins, les traces de son passage. Orientée vers le nord, d'une largeur de huit mètres, elle était encadrée de chaque côté par des bâtiments imposants.

         De même, la Rue de Dinan, anciennement appelée Rue Basse, était déjà habitée à l’époque gallo-romaine. Des vestiges y ont été trouvés lors de travaux d’urbanisme (3).  

        Cette route fut longtemps appelée Chemin de la Duchesse Anne ou Grand Chemin de Dinan. Son tracé suivait l’ancienne route de Saint-Malo jusqu’à l’actuel lycée professionnel Coëtlogon, puis elle rejoignait Quincé, sur la commune de Saint-Grégoire, en direction du nord-ouest.  Elle coupait ensuite la route moderne, passait au lieu-dit la Boussardière, et coupait la route départementale D29, de Pacé à Saint-Grégoire. C’est près de cet endroit qu’aurait pu être situé son embranchement avec la voie conduisant à Alet (voie 1-B). 

 Montgermont, le chemin de la Duchesse Anne 

        Elle gagnait le bourg de Montgermont au centre duquel une importante motte féodale de 30 mètres de diamètre et de 5 mètres de hauteur témoigne aujourd'hui encore d’une occupation gallo-romaine (citée dès l'année 416) ou en tous cas du début du Moyen-Age. A proximité immédiate, l’église Saint-Martin datant pour sa part, du XIIème siècle, aurait remplacé une chapelle encore plus ancienne elle-même ayant succédé à un monument païen en bordure de voie

 Montgermont, l'église Saint-Martin et la motte féodale (à gauche).

 

         Elle passait ensuite sur la commune de la Chapelle-des-Fougeretz, où ont été exhumés de nombreux vestiges gallo-romains, dont les traces d’un sanctuaire routier, aux Tertres. Ce fanum dont la cella mesurait 20 m sur 18 m, formait une enceinte carrée de 60 m de côté. On a retrouvé tout près des fosses contenant des cendres et un fragment de statuette.

          La voie longeait l’est du bourg, empruntant alors la route départementale D27, en direction du nord-ouest.

         On la retrouvait ensuite à la Motte-Marcillé, à la Douve et à Clairville. Puis elle gagnait le bourg de Gévezé dont l’église possède des parties datant du XIème siècle. Le site fut occupé depuis la préhistoire et la fontaine Sainte-Justine serait liée primitivement à un culte pré-chrétien. Juste au nord de Gévezé, nous noterons le lieu-dit la Vieille-Rue, toponymie révélatrice du passage de la voie.

 

 ancienne motte féodale à la Motte-Marcillé (Gévezé)

               Elle se continuait entre Langan et Langouët, par les villages de la Haute-Rue, Haute-Ville, la Chaise, puis par les Mottes, la Chaussée, le Ponthéron, la Grande-Planche-Oren, la Couadière, le Rhé, la Roue et le champ des Millières sur le territoire de la commune de Saint-Gondran.

              Tous les lieux-dits qui viennent d'être cités évoquent le passage de la voie (voir rubrique éléments de toponymie).  

            Un deuxième tracé paraît lui aussi envisageable, un peu plus à l’ouest.  La voie serait ainsi passée entre les bourgs de Gévezé et de la Mézière avant de rejoindre, plus au nord, la Chapelle-Chaussée. A l’est de la Mézière, entre la Mézière et Gévezé, nous noterons le lieu-dit la Chaussée ; puis, au nord de la Mézière, nous avons le Chemin, et ensuite le Carouge, dont l’étymologie gauloise carros peut se traduire par chemin ou char, ou alors le substantif bas latin carofum, dont la traduction nous donne carrefour. De plus, la couleur rouge évoque souvent les constructions gallo-romaines qui utilisaient essentiellement la brique et la tuile, et quelquefois même des enduits de couleur ocre (voir rubrique éléments de toponymie).  

         Deux autres noms, le Champ-Châtellier et la Motte-du-Tertre nous font penser à une fortification ancienne, peut-être d’origine gallo-romaine.             

       L’église de Saint-Gondran possédait autrefois, comme support de bénitier, une borne milliaire qui venait certainement de cette voie. On peut la voir aujourd’hui au musée archéologique de Bretagne, à Rennes.

 

milliaire 1    

milliaire de Saint-Gondran (musée de Bretagne)

 

          Cette borne est dédiée à l’empereur Tetricus II (271-273), et est gravée de ces mots : 

 C PIO

ESVVIO

TETRICI

NOBIL

CAES

C.  R.

« Caio Pio Esuvio Tetrico

Nobilissimo Caesari

Civitas Redonum »  

            Ce que nous pourrons traduire par la dédicace suivante :

           Au très noble empereur Caius Pius Esuvius Tetricus…, empereur gaulois du IIIème siècle, qui fit construire ou en tous cas réparer cette route placée sur un axe stratégique pour l’empire. Une légion romaine était d’ailleurs stationnée non loin de là, à Lehon, près de Dinan. Les initiales C.R. représentent Rennes, la Cité des Riedones (Civitas Riedonum).

           Normalement, une distance aurait du être ensuite inscrite sur la borne ; si cette dernière n’a pas été déplacée et s’il s’agit bien de Saint-Gondran, nous avons cinq lieues gauloises depuis le centre de la cité de Condate : C.R. 5 L. 

       La voie arrivait à la Chapelle-Chaussée, commune qui doit son nom à l’ancienne chapelle qui se trouvait autrefois sur la voie, sur la chaussée, comme le signale sa toponymie. Cette commune existait dès 1202, sous le nom de Capella de Calceia, puis Capella Calciata, en 1220 (4). Une implantation chrétienne apparaît à la Chapelle-Chaussée dès les premiers siècles de notre ère.

Eglise stpierre la chapelle chaussee sarcophage coquillier

église Saint-Pierre, la Chapelle Chaussée. 

élément de cercueil en calcaire coquillier dans le mur 

            La voie passait à la Plesse où l’on a découvert des débris d'une villa romaine, puis entre les buttes fortifiées du Champ Maugis, près du Châtellier, où l’on voyait autrefois un reste de chemin pavé.

         Elle se continuait par le Placis-Burel, près du village du Grand-Chemin  dont le nom caractérise la voie, et suivait la route de la Chapelle-Chaussée à Bécherel en passant par Cardroc, aux lieux-dits les Haies, la Garde, la Rue, puis par Miniac-sous-Bécherel, à la Ville-Théliau, au Mézeray, à la Chaussée et enfin au village de la Barre (5), en Longaulnay, sept kilomètres après la Chapelle-Chaussée.

 

 

          Entre la Clavulière et la Barre, un tronçon de la voie est encore visible sur une longueur de 500 m : il quitte la D26 par la droite, descendant rapidement en ligne droite vers le ruisseau qu’il franchit à gué près de la station d’épuration. Puis il remonte, toujours en ligne droite, en suivant une pente assez escarpée, jusqu’à la Barre. La route actuelle préfère descendre moins rapidement en faisant une grande boucle. 

            C’est à la Barre que la voie croise la route D20 joignant Bécherel côté ouest, à Tinténiac à l’est de la route, sans doute une autre voie romaine. Il existait autrefois, à cet endroit, un château fort qui fut ensuite remplacé par la citadelle de Bécherel, et qui était qualifié de Vetus Castrum, dès le XIIIème siècle (6). Ce château pourrait avoir occupé l’assise d’un ancien castellum romain, qui aurait protégé l’intersection de la voie avec la voie 2-B de Carhaix à Bayeux. La terminologie la Barre est très fréquente dans la toponymie des noms de lieux. Il s’agit de l’indication d’un passage d’octroi, soit à l’entrée d’une ville, soit dans ce cas précis à la limite de deux pagi (nous dirons aujourd’hui deux pays), ceux des Riedones et des Coriosolites (7). 

          De l’autre côté de la Barre, à 300 m plus loin, nous pourrons remarquer un second tronçon de la voie, sur une longueur de 300 m et partant du calvaire, sur le côté gauche de la route actuelle D68, vers Evran. Il s’agit d’une déviation similaire à la précédente, faite par la route moderne afin de diminuer la pente pour les véhicules. Contrairement à nos routes actuelles, les voies romaines n’hésitaient pas à gravir de fortes déclivités, ceci afin de conserver la ligne droite. 

 

 

           Sur le territoire de la commune de Miniac,  au lieu-dit le Ponset, on aperçoit les traces d'un site fortifié en terre qui aurait pu protéger la voie.

 Site fortifié du Ponset, Miniac.

          Une troisième voie pourrait bien avoir rencontré les deux précédentes, il s'agit de la voie 2-J  de Nantes à Corseul.

           Notre voie de Condate à Corseul entrait ensuite dans le département des Côtes-d’Armor. Le Costarmoricain Roger Aulagnier nous livre la suite de son parcours : Depuis Bécherel, encore visible aujourd'hui sous la forme d'un chemin long de 5 km parallèle à la D 68, elle passait par la Chapelle, le Clos Tirard, la Lande-Orice. Elle changeait de direction vers la Croix-Bigot puis Monmusson (1 km au nord du Quiou) où elle franchissait à gué la Rance. Elle se continuait par la Hautière-Rousse (noter à côté le lieu-dit les Millières), Penhouët, la Roussais. Bifurquant vers le nord, elle allait du Pont-Récent, jusqu'à Calorguen et le Pin (gué au ruisseau du Pont du Gué). Loïc Langouët l'a repérée à la Prunerais.

        Puis elle rechangeait de direction, passant à 2 km au sud-ouest de Dinan à la Barrière, puis l'Aublette, la Bézardais. Un vieux chemin l'emprunte ensuite, longeant la D 794 pendant 3 km, passant à la Croix Carrée et au Pont-Monnier. Au nord d'Aucaleuc, le village du Vieux-Bourg pourrait correspondre à un ancien vicus. La voie continuait par Chanteloup, longeait les ruines du Fanum Martis (le temple de Mars) et rejoignait enfin la cité de Corseul.  

        Je citerai aussi deux autres passages de la Rance, un peu plus au nord, que la voie aurait  pu emprunter, d'abord à Lehon où un fort militaire surveillait le passage, mais aussi au vicus de Taden. En ces deux endroits, plusieurs fouilles ont mis à jour de nombreuses substructions et objets de l’époque romaine (8). 

           Après Corseul, la voie pouvait rejoindre la côte : des fragments en ont été repérés dans les Côtes-d'Armor, à Port-à-la-Duc, Matignon, Fréhel et Erquy. Le cap d'Erquy était un retranchement militaire, et un port que certains ont assimilé au nom de Reginea sur la table de Peutinger (9).

 

la Garenne, camp retranché au cap d'Erquy

 

NOTES SUR LA VOIE DE RENNES A CORSEUL :  

         -  Commune de la Mézière : Les voies de Rennes vers Alet et vers Corseul (voir la voie 1-B) se seraient séparées au sud du bourg. Tout près de là, à 1 500 m du bourg de Melesse, le manoir des Milleries, 500 m au sud de la route de la Mézière, tirerait son nom d’une borne milliaire dressée sur la voie romaine de Condate à Fanum Martis. Juste à côté, nous avons également le lieu-dit le Châtellier, dont le nom est caractéristique d’une fortification destinée à protéger la voie.  

           - Le territoire de la Chapelle-des-Fougeretz est riche en gisements gallo-romains : on trouve des tegulae, des briques et des tessons de poteries au Haut-Plessis et au Bas-Plessis, à la Rivière, aux Applais, à la Bouëtelais, ainsi qu'à Montaigü, près de la voie, où ont été découvertes des pilettes d'hypocauste.

          -  Gévezé, nombreuses découvertes de briques et substructions romaines (établissements agricoles) : Le Bas Limeul, Launay-Mallier, la Briandais, Clairville, la Basse-Prévautais, la Touche-Tricault, les Gaudais, le Champ Breton, Villée, le Carrouge et la Thébaudais. temple de Maunon.

            -  Langouët : gisements de tegulae et briques romaines au Placis-Suzain et aux Mares.

         -  Saint-Gondran : tegulae au Pont du Gué et au Chenot (bord du ruisseau du Perray) établissement sur le passage de la voie?

            -  La Chapelle-Chaussée : tegulae à la Plesse et à Launay-Thouin.

            -  Bécherel : stèle ornée dans le mur du cimetière.

 

stèle de Bécherel (face et dos)

             -   Longaulnay, lieu-dit la Barre, nous sommes en territoire coriosolite.

          -  Commune de Taden : bien qu’à cet endroit la voie ait quitté le département d’Ille-et-Vilaine, j’ajouterai quelques mots sur les fouilles archéologiques qui y ont été faites, du fait de leur caractère exceptionnel.

 

 

Chantier de fouilles INRAP - villa des Alleux, Taden. Photo Hervé Paitier.

             La villa des Alleux est le plus bel ensemble d’établissement rural gallo-romain mis à jour en Bretagne, un complexe bâti de 1000 m², dont 200 m² de thermes privés. Il s’agit sans doute d’une riche propriété agricole, elle est datée du IIème siècle. Des installations portuaires de grandes dimensions ont aussi été retrouvées le long de la Rance, aux Boissières, ainsi qu’un petit temple, à l’Asile des Pêcheurs.

             Taden, gué puis pont sur le fleuve, était  aussi  l’avant-port de Corseul (Fanum Martis). Au lieu-dit l'Asile des Pêcheurs, ont été exhumés pas moins de onze sites archéologiques dont un temple octostyle à colonnes avec cella et escalier en façade. Mais c'est surtout aux Boissières, sur les bords de la Rance, qu'un ensemble de constructions correspondant à des entrepôts commerciaux (96 m de long sur 46 m de large)  nous apporte la preuve de l'importance du port fluvial de Taden. L’existence de la station de Taden est indissociable de celle de Lehon.

RENVOIS : 

1) Cheminum ponte Sancti Martini quod vulgariter nunarpatur Dinanense - Cartulaire de Saint-Melaine, 1314. Le pont Saint-Martin était bien sur la voie.

(2) Institut National de Recherches Archéologiques Préventives.

(3) Aux n° 2 et 6 de la rue des Dinan, traces d’une conduite d’eau en terre cuite, aux n° 40 et 42, un mur en briques, rue d’Echange et rue Saint-Malo, jusqu’au collège Saint-Martin, bases d’un aqueduc – Bulletin de la Société archéologique d’Ille-et-Vilaine.

Rue Saint-Malo, on a découvert l'assise d'un arc de triomphe du IIIème siècle, dont les pierres furent réutilisées dans l'édification de la muraille du IVème siècle - sources INRAP.

(4) Le Département d’Ille-et-Vilaine – Paul Banéat.

(5) le lieu-dit la Barre évoque une frontière, un octroi sur la route, à la limite des deux pagi (pays) des Riedones et des Coriosolites.A cet endroit, M. Bizeul et plus tard Gaultier du Mottay ont formellement reconnu un tronçon de la voie.

(6) Société archéologique d’Ille-et-Vilaine.

(7) La Gaule romaine – E. Desjardins.

(8) fouilles archéologiques de la villa des Alleux. Taden.

(9) Erquy apparaît sur la table de Peutinger sous le nom de Reginea. Or nous savons que la Rance romaine était appelée Reginca. Les deux lettres e et c pouvant être confondues, n'y aurait-il pas eu une erreur de transcription? Ne devrait-on pas alors associer le nom de Reginca à Lehon, près de Dinan, correspondant au passage de la Rance, ou bien alors à Alet, la capitale historique du peuple des Coriosolites, plutôt qu'à Erquy? 

 

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